Les trois calques
Essai — l'orthogonalité des appartenances. Version du 29 juillet 2026. Complète Adaptation Dunbar France, qui traite des nombres ; celui-ci traite de ce qu'on compte.
Un découpage unique produit toujours une représentation aveugle, et il est aveugle à ce qu'il n'a pas servi à découper.
Découpez uniquement par géographie, et donnez chaque bloc à un porte-parole unique : la diversité politique disparaît d'un coup — celui qui parle au nom de dix mille voisins parle nécessairement au nom de gens qui ne pensent pas comme lui.
Découpez uniquement par affinité politique : plus personne ne répond d'une rue, d'un pont, d'une école. Le territoire n'a plus d'avocat.
Découpez uniquement par compétence : vous obtenez une technocratie, où le droit de parler se déduit d'un diplôme.
Les trois découpages sont donc nécessaires, et aucun n'est suffisant. La seule question sérieuse est de savoir comment les faire coexister sans que l'un dévore les autres.
I. Trois calques, trois questions
Chaque calque répond à une question différente posée à la même personne, et fonde un pouvoir différent.
Formation citoyenne, Centurie, Myriade, Circonscription, Département, Région. C'est le calque de la permanence : on y habite, on ne le choisit pas au gré des sujets. Il fonde le siège — qui est présent dans la salle.
À l'intérieur de chaque Centurie, les citoyens se regroupent en formations politiques, de deux à cent personnes, dont la somme fait cent. Chaque formation a son porteur : le Tribun ou la Tribune — le nom romain de celui qui portait la voix de la plèbe, et que la plèbe plébiscitait. C'est le calque de la conviction. Il fonde la voix — ce que pèse chaque courant, y compris minoritaire.
Quarante-six alvéoles professionnelles, transverses au territoire. C'est le calque de la compétence déclarée. Il fonde le conseil — qui est convoqué quand un sujet le réclame.
II. Ce qui est orthogonal, et ce qui ne l'est pas
Le mot mérite d'être employé avec précision, parce que les trois calques ne se comportent pas de la même façon.
Le calque TERRITOIRE et le calque FORMATION, eux, ne sont pas indépendants : ils sont composés. Et c'est délibéré, parce que l'inverse produirait exactement le défaut qu'on cherche à corriger.
La représentation est proportionnelle à l'intérieur de chaque échelon
Une Myriade n'envoie pas un porte-parole unique désigné par sa majorité. Ses sièges sont répartis entre ses groupes, au prorata des personnes qui ont choisi d'en faire partie. Une Myriade partagée en quarante, trente-cinq et vingt-cinq pour cent répartit ses sièges dans cette proportion — elle n'en donne pas cent pour cent au premier.
C'est une réponse bien plus forte au reproche universel — « il ne me représente pas » — que celle qui consisterait à dire que le représentant ne porte qu'un territoire. Ici on ne dit pas il ne prétend pas vous représenter : on dit vous êtes représenté par quelqu'un de votre bord, dans votre territoire. Le reproche ne se dissout pas par une restriction de mandat, il tombe par construction.
Trois échelons de représentation réelle
La Formation, la Centurie et la Myriade ne sont donc pas un empilement administratif dont seul le sommet parlerait. Ce sont trois échelons de représentation réelle, et chacun peut porter une étiquette politique : une Formation par nature, une Centurie si elle est homogène, une Myriade de même. La politique n'est pas reléguée dans un calque à part — elle traverse l'échelle de bas en haut.
Et ceux qui ne veulent d'aucune étiquette
Un modèle qui n'offrirait que des cases encartées forcerait l'adhésion, ce qui serait le contraire du but. Deux réponses, à deux niveaux différents.
Un groupe entier — Formation, Centurie, Myriade — peut rester apolitique ou indépendant : il ne porte aucune étiquette, et cela ne lui retire rien. Ses sièges lui reviennent au prorata comme aux autres.
Et une personne qui ne veut ni encartement ni groupe rejoint les Citoyens Solo. Ce n'est pas un placard : les Solo comptent dans le prorata comme n'importe quel autre ensemble, et leurs sièges leur reviennent. Ce qui les distingue, c'est qu'ils ne délèguent pas de porte-parole permanent — leur voix reste à eux, sujet par sujet.
| Calque | Question | Fonde | Relation aux autres |
|---|---|---|---|
| Territoire | Où vis-tu ? | Le nombre de sièges | Composé avec la formation : le territoire donne les sièges, la formation dit à qui ils reviennent |
| Formation | Avec qui penses-tu ? | La répartition des sièges | Composée avec le territoire : une tendance ne siège pas hors sol, elle siège dans un territoire |
| Alvéole | Que sais-tu faire ? | Le conseil | Pleinement orthogonale — et elle ne décide jamais : conseiller n'est pas voter |
III. Comment ils se croisent sans se mélanger
Les trois calques agissent sur les mêmes personnes, par trois mécanismes distincts qui ne se rencontrent jamais.
- Le siège vient du territoire. La salle se remplit de segments de Centuries ; qui siège se déduit de la géographie, et d'elle seule.
- Les sièges se répartissent par groupe. Le territoire dit COMBIEN de sièges ; la composition dit À QUI ils reviennent, au prorata. Une minorité locale n'est pas seulement « visible » au sommet : elle y siège.
- L'ordre du jour convoque par alvéole. Un sujet appelle les compétences qu'il concerne, quelle que soit leur géographie et quelle que soit leur opinion.
Trois mécanismes, trois calques, aucune interférence. C'est cette séparation qui fait que le modèle tient : on peut modifier la taille des Myriades sans toucher aux formations, et créer une alvéole sans redécouper un seul territoire.
IV. Ce qui empêche le calque politique de se fragmenter
Une formation est locale : elle vit à l'intérieur d'une Centurie. Une tendance politique, elle, est nationale. Si rien ne reliait les formations entre elles, on aurait remplacé une fragmentation géographique par une autre, en plus fin — le contraire du but recherché.
Et parce qu'une adhésion contrainte n'est pas une adhésion, deux sorties existent, qu'il ne faut pas confondre. Un groupe peut rester apolitique ou indépendant : il existe, il pèse, il siège, simplement il ne porte pas d'étiquette. Une personne qui ne veut ni encartement ni groupe rejoint les Citoyens Solo, qui comptent dans le prorata comme les autres mais ne délèguent pas de porte-parole permanent. Groupes étiquetés, groupes indépendants et Citoyens Solo font ensemble cent.
V. La mécanique du calque compétence
Convoquer les bonnes alvéoles suppose de savoir, à la lecture d'un ordre du jour, quelles compétences un sujet réclame. Fait à la main, c'est un travail à chaque séance. Nous nous appuyons donc sur une nomenclature publique existante plutôt que sur un vocabulaire inventé.
Le Répertoire Opérationnel des Métiers et des Emplois (ROME), publié par France Travail sous licence ouverte, décrit près de mille neuf cents fiches métiers et plus de quatorze mille appellations, adossées à plus de vingt et un mille compétences réparties en savoir-faire, savoirs et savoir-être. C'est le vocabulaire dont nous avions besoin, et il est déjà normé, déjà public, déjà maintenu.
Le routage se fait alors en trois passes, de la plus simple à la plus coûteuse :
- Les étiquettes — un sujet porte déjà des marqueurs thématiques, comme les salons d'échange en portent. La plupart des ordres du jour se routent ainsi, sans rien calculer.
- La correspondance ROME — le texte du sujet est rapproché du vocabulaire des compétences, ce qui désigne les alvéoles concernées.
- L'assistance algorithmique — réservée aux cas ambigus, et jamais décisionnaire : elle propose, un humain confirme.
VI. Pourquoi trois, et pas quatre
Parce qu'un calque n'est légitime que s'il fonde un pouvoir propre. Le territoire fonde le fait de siéger, la formation le fait de peser, l'alvéole le fait de conseiller. Un critère qui ne fonde aucun pouvoir distinct n'est pas un calque : c'est une donnée, utile à l'analyse, sans effet sur l'organisation.
Le test est simple, et il est refusable : pour proposer un quatrième calque, il faut nommer le pouvoir qu'il fonde, et montrer qu'aucun des trois autres ne le fonde déjà. Tant que personne n'y parvient, trois suffisent — et trois se tiennent en tête, ce qui n'est pas un détail quand on demande à des citoyens ordinaires de s'y retrouver.
VII. Ce que ça coûte
Un modèle qu'on présente sans ses coûts n'est pas un modèle, c'est une brochure. Trois calques coûtent trois choses.
Trois appartenances à tenir à jour. Un déménagement change le territoire, un changement d'avis change la formation, une reconversion change l'alvéole. Aucune n'est figée, et un modèle qui les figerait mentirait.
Le risque de la formation croupion. À deux personnes minimum, une formation peut naître d'un désaccord de circonstance. C'est assumé : mieux vaut un courant minuscule mais visible qu'une minorité invisible. Le remède n'est pas d'interdire, c'est d'afficher les effectifs.
Le risque que la compétence devienne un cens. C'est le plus sérieux. Il est tenu par une règle simple et non négociable : l'alvéole propose, elle n'exclut jamais. Le jour où une alvéole conditionnerait le droit de parler, le calque compétence aurait dévoré les deux autres — et le modèle aurait échoué.
Voir aussi
Adaptation Dunbar France pour
les nombres, L'échelle des groupes
pour les échelons, et Communes de France
pour la campagne qui les met en œuvre.
Sources : ROME, France Travail, licence ouverte (data.gouv.fr).