La Commune Légiférante

Adaptation Dunbar France

Essai — établissement de la Table de Participation des Représentants pour le maillage communal français. Version du 29 juillet 2026.

Toute organisation qui prétend faire remonter l'opinion d'un peuple se heurte à la même question, et elle est arithmétique avant d'être politique : combien de personnes peut-on mettre autour d'une table sans que la table cesse de délibérer ? On ne peut pas y répondre par principe. On y répond en empilant ce que les sciences sociales ont établi, en regardant ce que le droit positif fait déjà, et en calant nos propres chiffres dessus.

Cet essai expose ce raisonnement dans l'ordre : les théories mobilisées, la démonstration, puis son application directe au cas français.

I. Les théories mobilisées

1. La contrainte cognitive de Dunbar

Robin Dunbar établit en 1992 une corrélation entre le volume du néocortex des primates et la taille moyenne de leurs groupes sociaux, et extrapole pour l'humain un ordre de grandeur d'environ 150 relations stables — des relations où l'on sait qui est qui et quelle est la nature du lien.

Ce n'est pas un plafond de population : c'est un plafond de relations tenues personnellement. Au-delà, on ne connaît plus, on catégorise.

2. Les couches de Dunbar

Les travaux ultérieurs montrent que ce nombre n'est pas un seuil unique mais une série de couches emboîtées, séparées par un facteur d'environ trois : 5, 15, 50, 150, 500, 1 500. Chaque couche correspond à une intensité de lien décroissante. C'est ce qui autorise à parler de plusieurs seuils plutôt que d'un seul, selon ce qu'on demande au groupe : décider ensemble, débattre ensemble, ou seulement se reconnaître.

3. La loi de la racine cubique

Rein Taagepera montre en 1972 que la taille des assemblées nationales, à travers le monde et à travers le temps, tend vers la racine cubique de la population représentée. Ce n'est pas une prescription : c'est une régularité observée, que l'on interprète comme le point d'équilibre entre le coût de communication interne à l'assemblée et le coût de communication de l'assemblée vers ses représentés.

4. Le coût de coordination croît en carré

Dans un groupe de n personnes, le nombre de liens possibles est n(n−1)/2. Doubler l'assemblée quadruple le nombre de conversations à tenir. C'est le mécanisme, connu en ingénierie sous la loi de Brooks, qui explique pourquoi les grandes assemblées cessent de délibérer et se mettent à ratifier : la délibération réelle migre vers des sous-groupes.

5. Taille et démocratie : l'arbitrage de Dahl et Tufte

Robert Dahl et Edward Tufte formulent en 1973 le dilemme fondateur : plus l'unité politique est petite, plus la participation du citoyen est effective, mais moins l'unité a de capacité d'action ; plus elle est grande, l'inverse. Il n'existe pas de taille optimale unique — seulement des compromis explicites. Notre table est l'un de ces compromis, rendu visible.

6. La contradiction, qu'on ne cache pas

Le nombre de Dunbar est contesté. Une réanalyse statistique de 2021 montre que l'intervalle de confiance de l'extrapolation néocorticale est si large qu'il rend le chiffre de 150 peu robuste comme valeur numérique. Nous en prenons acte, et c'est précisément pourquoi nous n'utilisons pas 150 comme une constante de la nature, mais comme un ordre de grandeur qui borne une zone — celle où une assemblée délibère encore. Nos seuils sont calés sur des observations institutionnelles vérifiables, pas sur ce seul chiffre.

II. La démonstration

Première étape — deux seuils, pas un.

Représenter et délibérer ne sont pas la même opération, et ne butent pas sur la même limite cognitive (Dunbar, 1992). Représenter, c'est être l'interlocuteur d'une foule : la limite est celle de l'échange articulé entre un homme et une multitude, que nous fixons à 10 000 personnes (MSY, Essai #1). Délibérer, c'est tenir un tour de parole : la limite est celle des couches internes de Dunbar, soit quelques dizaines de personnes (Zhou et al., 2005).

Deuxième étape — la Myriade est l'unité indivisible.

Nous posons la Myriade à 10 000 habitants, avec un Représentant du peuple pour chacune, et un plancher à 5 000. Le plafond vient du seuil de représentation ci-dessus. Le plancher est tout aussi nécessaire : en dessous de 5 000, le Représentant ne représente plus une population, il redevient un notable, et le rapport de force avec l'échelon supérieur s'inverse.

Troisième étape — la tension apparaît, et elle est physique.

Nos Représentants délibèrent entre eux, et ils tiennent à pouvoir se réunir en un même lieu. Or une région de douze millions et demi d'habitants compte, à dix mille par Myriade, plus de mille deux cents Représentants. Aucun hémicycle ne les accueille, et mille deux cents personnes ne délibèrent pas : elles assistent — le coût de coordination croît en n(n−1)/2 (Brooks, 1975). La représentation serait parfaite et la délibération nulle.

Quatrième étape — le droit positif a déjà tranché, et il confirme la racine cubique.

Le Code général des collectivités territoriales fixe la taille des conseils municipaux par tranches (CGCT, art. L. 2121-2). Comparons-la à la racine cubique de la population (Taagepera, 1972) :

PopulationRacine cubiqueSièges au conseil (CGCT)
100 0004655
150 0005359
200 0005861
250 0006365
300 0006769
1 000 00010069 (gelé)

La correspondance est frappante jusqu'à 300 000 habitants : le législateur français suit, sans le dire, la régularité de Taagepera. Puis il gèle son barème à 69 sièges et traite les trois plus grandes villes par une loi séparée. Autrement dit, confronté exactement à notre problème, le droit a choisi une croissance sous-linéaire puis un plafond.

Cinquième étape — deux questions distinctes, deux réponses distinctes.

Il faut cesser de traiter ensemble deux choses qui n'ont pas la même nature. Siéger auprès d'une instance de la République — conseil municipal, départemental, régional — c'est y être observateur : le nombre s'exprime en pourcentage des sièges que la loi a déjà fixés, et la loi, comme on vient de le voir, a déjà fait le travail de sous-linéarité. Délibérer entre nous, dans nos propres assemblées, c'est tout autre chose : la contrainte n'est plus juridique, elle est celle d'une salle.

Sixième étape — on relève la Myriade là où la salle déborde, et seulement là.

Puisque la contrainte est celle d'une salle, c'est la salle qui décide. Dans les territoires où le nombre de Représentants dépasserait la capacité d'un hémicycle, on relève la taille de la Myriade par paliers — ailleurs, elle reste à dix mille. Ce n'est pas un renoncement au principe : c'est reconnaître que là où douze millions de personnes vivent ensemble, la distance au peuple est objectivement plus grande, et qu'il vaut mieux l'inscrire dans le chiffre que la dissimuler derrière une délégation. Il n'existe pas de taille optimale — seulement des compromis explicites (Dahl & Tufte, 1973).

Ce que les tables doivent satisfaire, et qui a servi à les calibrer : aucune de nos assemblées ne dépasse la capacité d'un hémicycle, en France comme ailleurs ; la Myriade reste à dix mille partout où c'est possible, et n'est relevée que là où la salle l'impose ; et auprès des instances de la République nous restons entre le dixième et le septième des sièges — assez pour avoir une voix, trop peu pour envahir.

III. Application directe au cas français

Les paliers de la Myriade

La règle — la Myriade vaut 10 000 habitants. Dans un territoire où l'assemblée dépasserait 600 places (tolérance de 5 %), on retient la plus petite taille autorisée qui la fait tenir.

Tailles autorisées : 10 000 · 12 500 · 15 000 · 20 000 · 25 000 habitants.

Aucune borne de population n'est décidée : la borne est là où la salle déborde. Modifier le plafond recalcule tous les paliers. Version : 2026-07-29.

Ce que cela donne sur les régions réelles

RégionHabitantsTaille de MyriadeReprésentants siégeant
Île-de-France12 463 06720 000623
Auvergne-Rhône-Alpes8 205 55715 000547
Nouvelle-Aquitaine6 150 45110 000615
Occitanie6 124 65310 000612
Hauts-de-France5 992 19410 000599
Grand Est5 563 37810 000556
Provence-Alpes-Côte d'Azur5 218 96010 000522
Pays de la Loire3 907 15610 000391
Bretagne3 449 37010 000345
Normandie3 345 84210 000335
Bourgogne-Franche-Comté2 802 67010 000280
Centre-Val de Loire2 587 03110 000259
La Réunion889 67910 00089
Guadeloupe384 16010 00038
Martinique360 63010 00036
Corse355 48610 00036
Guyane293 99610 00029

Lignes surlignées : les régions où la Myriade est relevée. Plafond de l'hémicycle régional : 600 places — un plafond, jamais une cible. INSEE, populations municipales et régionales, millésime 2026 (données 2023)

Et auprès des instances de la République

InstanceSièges fixés par la loiÉmissaires (10 à 15 %)
Conseil municipal (100 000 à 150 000 hab)555 à 8
Conseil municipal (150 000 à 200 000 hab)595 à 8
Conseil municipal (200 000 à 250 000 hab)616 à 9
Conseil municipal (300 000 hab et plus)696 à 10
Conseil régional d'Île-de-France20920 à 31

Émissaires envoyés auprès des instances de la République (conseil municipal, départemental, régional), en pourcentage des sièges fixés par la loi. Statut d'observateur avec mandat d'objection et de demande de délibération large. Le plancher de 10 % est calqué sur les seuils de représentation minoritaire usuels dans les statuts de sociétés.

Encadré — Les Émissaires : porter un ordre du jour, pas occuper une fonction

Pourquoi ce mot. Le Myriarque est le dernier à représenter : dix mille personnes, le plus grand nombre que la limite de Dunbar autorise. Au-delà, on ne représente plus — on délègue. Celui qui parle alors est un Émissaire, et le mot est volontairement chargé : il rappelle à celui qui le porte sa distance au peuple, et que la parole lui est confiée, jamais acquise.

Comment on le choisit — et c'est l'ordre des opérations qui fait tout :

  1. D'abord, l'ordre du jour est lui-même voté. On décide collectivement quel sujet mérite de monter, avant de parler de qui que ce soit.
  2. Ensuite seulement, on plébiscite ceux qui vont le porter : ce sont les Émissaires — choisis pour cet ordre du jour, pas pour un mandat général.

L'Émissaire est donc attaché à un sujet, pas à un siège. Un nouvel ordre du jour, un nouveau plébiscite. Les alvéoles professionnelles que le sujet concerne proposent des candidats par défaut — la compétence déclarée donne une priorité morale, jamais une exclusivité — et la file d'attente interdit l'installation : avoir servi ne donne aucun droit à durer.

C'est le renversement exact du système actuel : on n'élit pas des personnes qui choisiront ensuite leurs sujets — on choisit des sujets, puis les personnes pour les porter.

Deux lectures à ne pas confondre. Les paliers disent combien de Représentants existent dans un territoire, et donc combien de personnes chacun porte. Le pourcentage dit combien d'émissaires franchissent la porte d'une instance de la République, où nous sommes observateurs et non élus. La rotation entre émissaires est réglée par la file d'attente, qui interdit l'installation.

Lecture politique des paliers. Un Représentant francilien porte vingt-cinq mille personnes là où un Breton en porte dix mille. Ce n'est pas une inégalité qu'on introduit : c'est une inégalité qui existe déjà, et que le chiffre rend visible. Plus un territoire est dense, plus celui qui parle en son nom parle au nom de gens qu'il ne peut pas connaître — mieux vaut l'inscrire dans la table que le dissimuler.

Portée

Cette table vaut pour la France, parce qu'elle est calée sur le maillage communal français et sur le barème du CGCT. Elle n'est pas exportable telle quelle : un pays dont les communes sont dix fois plus peuplées, ou dont les assemblées locales sont dix fois plus petites, produira une autre table. Chaque pays doit établir la sienne, selon la même méthode et avec ses propres données — c'est la condition pour que les Myriades restent comparables d'un pays à l'autre.

IV. D'où vient cette table, et où elle va — GeoMANET

Cette réflexion n'est pas née avec la Veille Territoriale. La question du nombre de Dunbar appliqué à la représentation, nous l'avions posée bien avant, dans les essais de GeoMANET — à l'époque, il s'agissait d'organiser les Stations S dans le même but délibératif, sur un réseau autonome en 5 V / 12 V / 24 V. La Veille Territoriale n'est venue qu'ensuite : elle est lancée en mai 2026, quand la Ruche 35 demande une application pour les panneaux d'affichage — et c'est en la construisant que ces principes ont trouvé leur terrain d'application grandeur nature.

Et les deux dérivations se recoupent : l'essai #1 établit la limite par la physique — acoustique, attention, distribution de parole, écrans indispensables au-delà de ~12 000 — et conclut qu'« autour de 10 000 personnes, une réunion devient un simple dispositif de diffusion ». La présente table y arrive par la cognition (Dunbar). Deux chemins indépendants, le même chiffre : c'est ce qui fait de la Myriade autre chose qu'une convention.

La destination, elle, dépasse l'internet. Tout ce qui est décrit ici fonctionne aujourd'hui en ligne ; nous nous préparons à maintenir ces mêmes logiques sur un réseau Wi-Fi résilient, décentralisé, sans infrastructure — pour un RIC sur réseau souverain. C'est le projet GeoMANET : le jour où l'infrastructure classique fait défaut ou se ferme, la délibération continue.

Essais disponibles

  1. Essai #1 · Limite physique de représentativité
  2. Essai #2 · Chaîne de responsabilité humaine
  3. Essai #3 · Triage sémantique des propositions citoyennes
  4. Essai #4 · Types de scrutin recommandés selon la question publique

V. Qui est plébiscité, et comment — les scrutins par rôle

Une échelle de représentation n'existe que par les votes qui la peuplent. Plutôt que d'inventer une mécanique de plus, chaque plébiscite reprend ici la recommandation déjà établie dans (MSY, Essai #4) : au type de question, son type de scrutin.

Deux temps, toujours dans le même ordre : on vote d'abord ce qui monte — l'ordre du jour — puis qui le porte. Et les porteurs permanents des communautés — Tribun ou Tribune pour la Formation, Centurion ou Centurine pour la Centurie, Myriarque pour la Myriade — sont eux aussi plébiscités, chacun par le scrutin qui convient à la taille et à la nature de son corps électif.

VoteScrutinPourquoi celui-là
L'ordre du jour
quel sujet monte
STAR (notes 0–5, puis duel automatique des deux premières) C'est une priorisation où l'intensité compte — le cas « arbitrage d'intensité » de l'essai. Un tour, explicable, anti-« vote utile ».
Les Émissaires
porteurs du sujet arrêté
Approbation (j'approuve autant de candidats que je veux) Le cas « présélection rapide, un tour ». Les candidats des alvéoles concernées sont proposés par défaut ; la compétence déclarée donne une priorité morale, jamais une exclusivité.
Tribun / Tribune
porteur d'une Formation (2–100)
Jugement Majoritaire ; simple Approbation sous une quinzaine de membres Un gagnant, et la mention médiane mesure l'acceptabilité plutôt que le fan-club. Dans une formation de trois, cinq mentions seraient lourdes : l'approbation suffit.
Centurion / Centurine
porteur d'une Centurie (100)
Jugement Majoritaire Cent personnes, un gagnant : la médiane résiste à la contestation procédurale, et le dépouillement s'audite.
Myriarques
porteurs d'une Myriade (10 000)
Sièges répartis entre groupes au plus fort reste, puis chaque groupe élit les siens : Jugement Majoritaire à un siège, repondération type Phragmén au-delà La proportionnelle décide du combien par groupe ; le scrutin interne décide du qui. Une minorité ne se contente pas d'être visible : elle siège.
Textes et variantes
décision finale sur un contenu
Jugement Majoritaire ; Condorcet (Schulze) s'il faut classer plusieurs variantes Les recommandations par défaut de l'essai : acceptabilité pour trancher, duels par paires pour ordonner sans effet spoiler.
Une cohérence qu'on n'a pas eu à fabriquer : le vote de sauvetage de la file des Émissaires — replacer le sortant à 75, 50, 25 ou 5 % de la file, moyenne des votes — est déjà, dans sa forme, un vote par Score. La doctrine des scrutins s'appliquait ici avant d'être relue.

Bibliographie

Écrits fondateurs (GeoMANET / M.S.Y.)

Références académiques et légales

  • Dunbar, R. I. M. (1992). « Neocortex size as a constraint on group size in primates ». Journal of Human Evolution, 22(6), 469-493. — L'article fondateur : la corrélation néocortex/taille de groupe.
  • Dunbar, R. I. M. (1993). « Coevolution of neocortical size, group size and language in humans ». Behavioral and Brain Sciences, 16(4), 681-694. — L'extension au langage comme technologie de cohésion.
  • Zhou, W.-X., Sornette, D., Hill, R. A. & Dunbar, R. I. M. (2005). « Discrete hierarchical organization of social group sizes ». Proceedings of the Royal Society B, 272(1561), 439-444. — Les couches emboîtées et le facteur d'échelle d'environ trois.
  • Lindenfors, P., Wartel, A. & Lind, J. (2021). « "Dunbar's number" deconstructed ». Biology Letters, 17(5). — La critique statistique de l'extrapolation. À lire avant d'utiliser 150 comme une constante.
  • Taagepera, R. (1972). « The size of national assemblies ». Social Science Research, 1(4), 385-401. — L'origine de la loi de la racine cubique.
  • Taagepera, R. & Shugart, M. S. (1989). Seats and Votes: The Effects and Determinants of Electoral Systems. Yale University Press. — La formalisation d'ensemble.
  • Dahl, R. A. & Tufte, E. R. (1973). Size and Democracy. Stanford University Press. — L'arbitrage entre participation effective et capacité d'action.
  • Miller, G. A. (1956). « The magical number seven, plus or minus two ». Psychological Review, 63(2), 81-97. — La borne basse, celle des petits comités.
  • Brooks, F. P. (1975). The Mythical Man-Month. Addison-Wesley. — Le coût de coordination en n(n−1)/2.
  • Code général des collectivités territoriales, article L. 2121-2. — Le barème légal des conseils municipaux, socle de comparaison.
  • INSEE, populations municipales légales, millésime 2026 (données 2023). — Les populations utilisées dans la table.